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1 juin 2012 5 01 /06 /juin /2012 07:57
31 mai 2012

Nantes (car il y en a deux), par Jacques Réda

 

[En guise de commentaire au message précédent et autres irruptions nantaises en ces colonnes, ainsi qu'à la récente participation (involontaire) de Jacques Réda à Sus au vieux monde, Didier (de Bruxelles) me fait parvenir ce texte magnifique. 

Je m'empresse de le recoller ici, tel quel. Dégustation.]

Charles T.

~

Nantes (car il y en a deux)


Trop longtemps j'ai tardé à visiter la ville de Nantes. Pour être précis, 777 mois depuis le jour de ma naissance, et ce chiffre d'allure apocalyptique ne laisse pas de m'impressionner. Il introduit de l'ésotérisme où j'en soupçonnais peu.

 

Pour la plupart des gens se mon âge (à présent, donc, 904 mois), Nantes a d'abord été La Mecque de cette religion: le petit-beurre, et spécialement le petit-beurre LU.

On n'ignorait pas tout à fait que cette marque, bien propre à fasciner les précoces lecteurs de majuscules que sont beaucoup d'enfants, n'était autre que le monogramme de deux grandes familles coalisées pour la cause du biscuit. LU s'imposait comme le diminutif du fils unique (au lieu de grandir, prodige, il se multipliait) engendré par l'union d'une Mlle Lefèvre et d'un M. Utile (ou le contraire, peut-être). LU ne pouvait que devenir ainsi l'ami préféré, dans ce domaine d'importance, de tous les Jojo, Toto, Coco, Dédé, Lili, Mimi, Lolo et autres innombrables Lulu qui ont assuré sa fortune et celle de l'industrie alimentaire nantaise du même coup.

Par gourmandise, on entamait d'abord les quatre coins légèrement saillants, plus grillés et savoureux encore du petit-beurre.

On appelait cela "croquer l'oreille à LU". Peut-être, dans cette innocente volupté, passait-il quelque chose du plaisir qu'avait éprouvé M. Lefèvre en mâchant le lobe de Mlle Utile (ou l'inverse).


Pour revenir au cœur du sujet, c'est-à-dire la ville de Nantes, je veux me défendre d'une accusation possible d'indifférence ou, pire, d'hostilité.

 

C'est bien parce que j'ai rêvé d'elle autant qu'à des ports encore plus célèbres où je n'étais pas allé non plus, et où je n'irai jamais sans doute (Valparaiso, Hong-Kong, New-York, Constantinople), que l'effort de m'y rendre m'a paru longtemps superflu.

 

Nourrissant ma représentation au hasard des lectures, des albums touristiques dont il faut, au jugé, compenser les lacunes, replacer les images de détail (d'échelles variables et souvent décevantes ou trop flatteuses) dans un ensemble de proportions et de climats cohérents, j'avais fini par édifier une ville assez précise, par endroits aussi assez floue pour que cette élaboration me parût ressembler à un souvenir.

Mais précision et exactitude sont des notions un peu distinctes, si bien que sur le motif je n'ai presque rien reconnu.

Durant ce séjour de trente-deux heures bien sûr insuffisantes (où j'inclus les heures de sommeil qui, loin d'être passives, mettent le visiteur en état d'osmose inconsciente mais profonde avec le milieu), une désorientation complète, surprenante de ma part (je me repère d'habitude très vite, avec une grande sûreté), m'entretint dans le malaise de ne jamais comprendre sur quelle rive au juste je me trouvais ni dans quel sens coulait le fleuve.

 

Je l'avais d'ailleurs conçu plus large et plus majestueux, comme le veut le mot estuaire qui lui-même s'évase, s'ouvre par son hiatus intérieur vers l'infini. Sur le caractère portuaire de Nantes, je suis revenu de toutes mes illusions.

 

Autre chose: j'avais situé en hauteur, chacune sur un escarpement abrupt et se faisant face de part et d'autre de la Loire, deux des principales curiosités: le Jardin des Plantes et le Château.

Cette façon de voir continue de me paraître excellente, très supérieure à la réalité.

Le jardin s'étend en effet platement à côté de la gare et, non loin de lui, sur la même rive, le château, parce qu'on a comblé toute une partie du fleuve, gît en contrebas d'un boulevard qui l'en sépare, comme s'il était au rebut.

 

Le long de cette plate-forme circulent des tramways, mode de transport urbain qui fait honneur aux municipalités qui la choisissent, et confère aux villes qu'il dessert une touche particulière de charme et de confort.

Mieux vaudrait pourtant que ceux de Nantes arborent comme autrefois le jaune et le rouge universellement recommandables pour les tramways.

Je ne dis pas que d'autres teintes ne conviennent jamais. Mais c'est une question de ton des plus délicates (un vert épinard peut s'imposer dans certains cas) et que ne résout pas l'adoption systématique d'un gris métallisé frigide qui prive la machine d'un de ses pouvoirs d'émotion.


 

 

(Illustration musicale proposée par Steph)

Comme on l'imagine, j'ai plus d'une fois descendu ou grimpé les marches du fameux passage Pommeraye.

 

Je le voyais plus obscur. Peut-être l'était-il quand André Breton le découvrit. Trop de lumières nuisent à la magie, et celles qui le saturent à présent, qui font étinceler ses ors, ses stucs, ses glaces et ses marbres, le restituent à des origines plus Offenbach ou Meyerbeer que prématurément surréalistes.

 

Comme ses homologues parisiens souvent moins fastueux, il se laisse coloniser par un négoce d'artisanat industriel clinquant et que menace le raz de marée universel de la fringue, avec ses déferlantes soyeuses et versicolores de sous-vêtements féminins.

On y cherche les derniers témoins de l'activité spécifiques des passages, vouée à une sorte d'éternelle persistance sur le déclin: cannes, pipes, médailles, timbres, bouquins, gravures, dentelles, parfois de tristes "farces et attrapes" ou de vieux bonbons.

Puis de ces vitrines à l'abandon où quelques pièces – diplômes évasifs, affiches jaunies, bibelots poussiéreux – évoquent des commerces mal définissables qui ont périclité mais se maintiennent au seuil du coma: mutuelle sans adhérents, agences d'assurances ou de voyages sans clientèle.

Ces anachroniques disparaissent et tout un magnétisme se perd.

Dans le passage Pommeraye remis à neuf où se bousculent les vagues de la vie, j'ai dû réinventer ce qu'il fut quand (de même que le petit-beurre né du mariage Lefèvre-Utile) une première étincelle surréaliste y jaillit de la rencontre, dans la pénombre, d'un de ses lampadophores impubères, un peu mièvres mais gracieux, et du mannequin sans bras ni tête d'une marchande de corsets.


Je l'avoue: au coruscant décor d'opérette du passage, j'ai préféré la sérénité quasi conventuelle du cours Cambronne entre ses maisons coites où semblent n'habiter que de vieilles demoiselles de roman.


On y écoute un brouillard doré froisser à l'aube les feuilles d'octobre; le soir, de lourds voilages flotter aux fenêtres des façades sans portes. La cathédrale contient le tombeau d'un autre général nantais: Christophe, Louis, Léon Jachault de la Moricière, vainqueur d'Abd El-Kader dans le moment où le passage Pommeraye s'ouvrait.

Par la suite, commandant en chef de l'armée pontificale, Lamoricière n'a pas que ces titres de gloire à son actif.

'est lui qui mit au point un ingénieux système d'évacuation rapide pour le pantalon des zouaves, que transformait en outre étanche et ralentisseuse de la marche le franchissement à gué des oueds. L'inscription latine du monument ne porte pas mention de cette trouvaille (restée connue sous le nom de "trou de Lamoricière") qui soulagea l'effort du combattant. (Où sont les zouaves ? Ils avaient déjà perdu leur pantalon lorsqu'à Nantes, ou presque – à Saint-Nazaire – débarquèrent les premiers contingents de l'armée américaine en 1917, et parmi eux sans doute un caporal pianiste-artilleur qui célébra les échos du printemps, les eaux murmurantes, et rivalisa avec ce général pour le nombre et la magnificence des prénoms).*


Mes autres souvenirs de Nantes, bien à regret (car mes amitiés les éclairent), j'en écarte une partie à cause d'une limitation que j'enfreindrais avec une nouvelle page.

 

Une autre partie a déjà fui, comme si ma mémoire disposait elle aussi d'une sorte de trou Lamoricière, où le trop-plein des impressions s'échapperait aussitôt.

Ainsi puis-je allégé courir au devant des nouvelles, ou me reposer sur la constance de mes fabulations.

 

Pour moi le château de François II se dresse donc toujours au sommet de son promontoire, face au Jardin des Plantes où règne un séquoia géant. Entre eux, dans un sens ou dans l'autre, glisse ce flot qui, un peu plus loin, oublie qu'il a traversé Roanne, Nevers, Gien, Orléans, Blois, Tours, Saumur, Nantes même et

Dans l'océan sans mémoire
Va se perdre corps et biens
Malgré ce doux nom de Loire
Qui dans nos cœurs le retient.

Jacques Réda, Europes, Fata Morgana, 2005.

* Il s'agit de William Henry Joseph Bonaparte Bertholoff dit Willie « The Lion » Smith (1897-1973).

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Published by Nosotros.Incontrolados//Les Amis du Négatif - dans LA NIQUE DES BELLES INSOLENCES
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